Clochemerle ou le fait du Prince?

CLOCHEMERLE OU LE FAIT DU PRINCE ?

ISRAEL OBIT BENZION NETANYAHU

Photo: The Telegraph

Il y a un an mourait à 102 ans, le professeur Ben-Zion Netanyahou, le papa du Premier ministre israélien. Il y a 19 ans, c’était le professeur Yeshayahou Leibovitch qui disparaissait à l’âge de 91 ans. Le premier était historien, spécialiste de l’histoire des Juifs d’Espagne. Politiquement, il se plaçait résolument du coté du Sionisme révisionniste, celui de Zeev Jabotinsky dont il fut, un temps, le secrétaire personnel. Ce qui, dans l’Israël contemporain, l’a amené à défendre, même s’il n’était pas religieux, les idées du « Grand Israël », de la mer jusqu’au Jourdain et au delà. Le second, chimiste, historien des sciences, philosophe et moraliste, juif très pieux, était à l’opposé. Grand critique de la politique israélienne, il n’a cessé de dénoncer l’occupation des territoires palestiniens et la guerre au Liban. Il s’en est pris également aux élites politiques qu’il accusait régulièrement de corruption. Peu soucieux du « politiquement correcte », il n’a pas hésité à recourir à la provocation, ce qui en fit une des personnalités les plus impopulaires du pays. En fait une seule chose rapproche ces deux hommes : le fait qu’ils ont été, chacun en leur temps, des rédacteurs en chef de l’Encyclopédie Hébraïque.
Reste qu’aujourd’hui, les voilà à nouveau sur le devant de la scène pour une histoire « toute bête » : ce que j’appellerais « l’immortalité urbaine ». Autrement dit, cette tradition universelle qui veut qu’on perpétue la mémoire d’une personnalité exceptionnelle en donnant son nom à une rue, un lycée, une université, une autoroute etc.
En principe, selon les règles en usage à la municipalité de Jérusalem, il faut attendre 3 ans après le décès pour que la commission ad hoc puisse lancer la procédure qui verra tel lieu de la cité prendre le nom de celui qu’on veut honorer. Pourtant, pour Ben-Zion Netanyahou, les choses sont allées beaucoup plus vite. Certains parlent même d’une accélération sans précédent de l’Histoire. Depuis quelques jours, soit un an après sa mort, voilà qu’un échangeur routier porte son nom. Et pas n’importe lequel. Il s’agit de celui qui relie désormais le quartier de colonisation de Pisgat Zeev à la route 443 qui est en territoire occupé sur plusieurs dizaines de kms, avant de retrouver l’autoroute n°1 en direction de Tel-Aviv.
Fait du prince ? Politique électoraliste ? Ou procédure totalement légale ? Les avis sont partagés. Pour ce conseiller municipal étiqueté Meretz, petit parti sioniste de gauche, « la procédure accélérée est liée à la tentative du maire, Nir Barkat, d’empêcher le Likoud (un parti dont il se revendique) de présenter aux prochaines municipales (prévues à l’automne 2013) un autre candidat ». En revanche, selon les responsables de la mairie de Jérusalem, tout s’est déroulé dans la plus stricte légalité. « D’autant plus –expliquent-ils- que pour les échangeurs, la procédure n’est pas la même que pour les rues… ! » Et comme je respecte votre patience, je vous passerais le côté kafkaïen du processus concerné : d’abord sous-commissions puis commission ad hoc, chacune en charge de recommandation, autorisation, approbation. Sans oublier, en fin de parcours, le vote du conseil municipal, sans lequel tout est nul et non avenu !
Dans tous les cas, pour papa Netanyahou, une chose est sure : les bureaucrates concernés ont appuyé sur le champignon pour passer à la vitesse grand « V ». Avec en plus un trajet sans la moindre anicroche. Résultat : l’inauguration de l’échangeur et son « baptême » ont eu lieu quelques heures avant que le Premier ministre ne s’envole pour la Chine. L’occasion pour son fils, Benjamin Netanyahou, de déclarer : « Nous agissons continuellement et avec méthode afin d’unifier Jérusalem et d’en faire une partie intégrante de notre pays. Importante pour nous, Sion l’était aussi pour mon père. Ce n’est pas par hasard qu’il se prénommait « Ben-Zion » (Fils de Sion en français). Cela dit tout ! … Il me manque beaucoup… C’est lui qui m’a enseigné que notre plus grande responsabilité était d’assurer la sécurité d’Israël et de consolider son avenir. C’est cet héritage, cette tradition qui doit nous unir à toute heure du jour et de la nuit. »

Leibowitz 2

Photo: Le Monde Juif.

Ironie du sort ? Hasard de calendrier ? Perfidie journalistique ? On apprenait, à peu près au même moment, que la municipalité de Jérusalem avait enfin accordé « l’immortalité urbaine » à Yeshayahou Leïbovitch. La fin d’un long combat- plus ou moins 16 années- entre partisans et adversaires du philosophe. Il y a ne serait-ce qu’un mois, Nir Barkat avait suspendu le vote au conseil municipal en raison de l’accumulation sur son bureau des lettres et mails de protestations de hiérosolymitains, célèbres ou anonymes. Reste aujourd’hui une inconnue : l’endroit choisi pour honorer la mémoire de ce professeur de renom. Quel sera-t-il ? Une rue ? Un boulevard ? Une large avenue ? Une allée peu fréquentée ? Une impasse ? Un cul-de-sac ? La décision n’a pas encore été prise. Et d’aucuns, probablement des mauvaises langues, affirment déjà que ce n’est pas pour demain. Qu’il faudra même attendre plusieurs années ! Pourtant, si on en croit ce qui se dit dans la mairie, il devrait s’agir d’un espace goudronné au sein du campus Guivat Ram de l’université hébraïque de Jérusalem. Autrement dit quelque chose de pas trop voyant. Comme si une rue à ce nom dans un quartier résidentiel allait révulser les riverains qui n’auraient plus qu’une idée : déménager au plus vite. Sans parler des employés du tri postal qui devront se faire à l’idée d’une distribution de courrier à cette adresse. Et quid de la main qui écrira sur l’enveloppe « Rue Yeshayahou Leïbovitch ». Pourra-t-elle trouver le repos ?

Réflexions sur une victoire

Donc les « Femmes du Mur » ont gagné. Grâce au jugement du tribunal de district de Jérusalem, elles pourront désormais prier à haute voix devant le Mur des Lamentations, revêtues du Talith, le châle de prière, chaque début du mois juif,- en hébreu : « Rosh Hodesh » -. Sans craindre, comme ce fut notamment le cas ces derniers mois, d’être arrêtées par la police et jetées en cellule parfois durant de longues heures. En apprenant la décision du tribunal, la présidente de l’organisation, Anat Hoffman, a déclaré : « Aujourd’hui, nous, les « Femmes du Mur », avons libéré et rendu le Mur à l’ensemble du peuple juif ». Et d’évoquer l’objectif de la lutte menée, depuis une vingtaine d’années par ces femmes appartenant à tous les courants du judaïsme : « Nous l’avons fait pour la fillette de 8 ans qui a présent peut rêver d’avoir sa « Bat Mitsvah » devant le Mur comme les garçons… Nous l’avons fait pour la diversité juive dans le monde. Car tous ont le droit de prier au « Mur » conformément à leur foi et leur coutume… »

De son côté, Nathan Sharansky, le Président de l’Agence Juive est plus circonspect. Il avait alerté le gouvernement Netanyahou du très mauvais effet, suscité par les arrestations de « Femmes du mur » sur les juifs américains ». Pour lui, la décision du tribunal de district de Jérusalem ne fait que « renforcer la nécessité d’une solution agréée et supportable qui permettra à tous les Juifs de se sentir chez eux au Mur occidental qui ainsi restera le symbole de l’unité du Peuple juif ». Sous entendu, le problème n’est pas encore réglé. Il va falloir maintenant faire face à ceux des juifs orthodoxes et ultra- orthodoxes, pour qui accorder aux femmes les mêmes prérogatives que les hommes en matière de religion, est proprement inacceptables. D’où ces interrogations : « Les Femmes du Mur » n’ont-elles pas crié victoire trop tôt? Pour elles la guerre est gagnée et elle mérite toutes les félicitations. Alors qu’elles n’ont, peut-être remportées, qu’une bataille.

Loin de moi de ne pas respecter le combat mené par « les Femmes du Mur » et la joie ressentie face à la décision du Tribunal. Alors, d’où vient mon manque de réel enthousiasme ? Serait-ce mon côté mécréant qui ne me permet pas de comprendre toute la portée de cette victoire ? Ne serait ce pas plutôt l’idée qu’il s’agit d’un combat particulariste, alors qu’au plan national, l’essentiel de la lutte à mener par les israéliennes comme les Israéliens est ailleurs. Une façon de voir renforcée par la lecture de l’interview, dans le magazine de fin de semaine de Haaretz du professeur Raphy Walden, 71 ans, vice- directeur du centre Sheba de l’hôpital de Tel-Hashomer de Tel-Aviv, co-président de l’ONG israélienne : « Les Médecins pour les droits de l’homme » qui a célébré le 15 mai dernier son 25ème anniversaire. Il est aussi le gendre de Shimon Pérès et son médecin personnel.
Résolument de gauche, il est de tous les combats pour l’homme souffrant ou seulement broyé par la machine bureaucratique ou la politique de la force. Solidarité, compassion, pour Raphy, ce sont des maitres-mots nichés au plus profond de lui comme autant de valeurs : « et pas seulement en raison de mon histoire personnelle. N’oublions pas que ce sont des valeurs juives. Les obligations à l’égard des étrangers sont mentionnées 36 fois dans la Torah. Bien plus que l’observance du Shabbat, le respect de la Casherout etc. Or qu’arrive-t-il aujourd’hui ? Des gens qui se déclarent être les gardiens des « braises » du judaïsme sont fondamentalement opposés à l’humanisme juif. J’en suis profondément attristé. » Face au traitement par Israël des réfugiés soudanais et érythréens, face à la pauvreté en Israël qui réduit de plus en plus de gens à devoir choisir entre se soigner ou manger, face à l’absence de perspective concernant le règlement du conflit avec les Palestiniens, ou encore face au racisme anti africains et anti arabes, il se pose une seule et même question : « où est passé la compassion juive ? Comment avons-nous échoué à apprendre que ce qui nous avait été fait, nous ne devions pas le faire à autrui ?… Tout cela, alors qu’aujourd’hui nous pouvons nous permettre d’être compatissants. Nous sommes suffisamment forts. ! » A qui la faute ? « Avant tout le leadership politique qui, assidument, cultive, maintient et préserve la névrose de l’Holocauste, comme moyen de rester au pouvoir… Même les menaces qui existent contre nous ne justifient pas la peur d’un second Holocauste, sorte de nouvelle épée de Damoclès pesant sur nous. C’est de l’intimidation. Une exploitation cynique des peurs qui logent au plus profond de chacun d’entre nous. Au lieu d’une direction judicieuse qui nous montre la voie, nous avons à faire à des responsables politiques qui nourrissent nos peurs… Il n’est pas de voie plus facile pour unir les masses que celle qui consiste à décrire un ennemi qui ne cherche qu’à vous détruire.. »
De fait, pour ce spécialiste de chirurgie vasculaire d’un grand hôpital du pays, coprésident des « Médecins pour les Droits de l’homme » qui passe une partie de ces fins de semaines en Cisjordanie pour soigner, avec une équipe de volontaires, médecins et de paramédicaux, la population palestinienne de Cisjordanie tout en s’occupant en parallèle des réfugiés africains en Israël, le problème ce n’est pas seulement « la jeunesse messianique des colonies qui voudraient voir des millions de Palestiniens disparaître dans les airs, mais cette large partie de la population israélienne « dans l’indifférence tant qu’elle n’a pas le couteau sur la gorge… »
J’entends déjà les réactions : « encore une de ces « belles âmes » de gauche, dans sa bulle et sa bonne conscience tel-avivienne ! » Nul doute qu’être de gauche en Israël est au mieux démodé, au pire une quasi trahison à l’égard du peuple juif (l’actuel ministre de la Défense, Moshe Boogie Yaalom n’a-t-il pas qualifié « La Paix Maintenant » de virus!) Une façon de voir qui ne rendraient légitimes que les combats de droite et au nom de la religion. Alors que de plus en plus de voix de personnalités politiques et religieuses appartenant au Sionisme religieux appellent à autoriser les prières juives sur le Mont du Temple (l’esplanade des mosquées ou le Haralm El Sharif), Anat Hofman, le présidente des « Femmes du Mur » a affirmé que si les autorités octroyaient une telle autorisation, elle se battrait jusqu’au bout pour que les femmes aient, sur le Mont du Temple les mêmes droits que les hommes. Compte tenu du potentiel explosif pour la région d’une telle autorisation, on pourrait rétorquer à Anat Hoffman : « Est-ce bien raisonnable ? » Ne faudrait il pas plutôt que les femmes du Mur se battent contre les dangers d’un courant messianique qui emmène le pays vers la zone de tous les dangers ? L’article de Haaretz sur Raphy Walden se trouve: http://www.haaretz.com/weekend/magazine/a-different-kind-of-israeli-prof-raphi-walden-on-why-the-jewish-people-stopped-caring.premium-1.517539

Rickie Cohen existe-t-elle?

En France, vous avez aimé le plombier polonais ! En Israël, vous allez adorer Rickie Cohen, la nouvelle star des classes moyennes israéliennes ! Grâce à l’imagination et au clavier de Yaïr Lapid, le nouveau ministre des finances, elle est celle dont on ne cesse de parler en se posant cette question : « De qui est-elle le symbole ? Des familles aisées qui se font du mouron pour l’avenir socio économique de leurs enfants ? Ou bien des « moyens, moyens » aux fins de mois ric et rac ? ».

Tout a commencé, il y a quelques jours avec un post en pleine page FaceBook. Et pas n’importe laquelle. Celle de notre grand argentier qui, malgré toutes les spéculations sur une nouvelle fermeture des robinets publics, se refusait à confirmer ou infirmer. Et voilà que, patatras, en pleine trêve de Pessah, il nous met sur son réseau social préféré ces quelques lignes : « Rickie Cohen de Hadera. 37 ans. Trois enfants. Prof au lycée. Son mari travaille dans la High Tech à un poste intermédiaire. A eux deux, ils gagnent 20.000 shekels brut par mois. Ils ont un appartement dont ils continuent à payer le prêt hypothécaire et ils partent à l’étranger tous les deux ans. Mais ils n’ont aucune chance de pouvoir acheter ne serait-ce qu’un logement pour l’un de leurs enfants. »
Le malheureux que n’avait–il fait ! Lui qui par son mutisme n’avait donné aucune prise à la critique, ce qui rendait fou experts et journalistes économiques de tous poils- rendez-vous compte – ils n’avaient que de pauvres rumeurs à se mettre sous la dent !, a ouvert par un simple post la machine à canarder tel ou tel « people ». Réseaux sociaux, sites internet, journaux en ligne, presse locale et nationale, télé, radio se sont mis à lui taper dessus sans lésiner sur les mots d’oiseaux. Avec une préférence pour deux types de qualificatifs : « arrogant » et « coupé des réalités ». Comme l’a écrit un éditorialiste de renom : « heureusement que les mots ne tuent pas, sinon Yaïr Lapid aurait eu droit, ces derniers jours, à des obsèques nationales ». (On peut discuter sur le fait que les mots ne tuent pas. Mais ce serait du hors sujet !!!)

Parmi toutes les réactions, j’ai choisi celle du Yediot Aharonot. Voulant visiblement confronter la réalité au virtuel, le journal le plus lu du pays est allé à la recherche d’Israéliennes répondant au nom et prénom de Rickie Cohen. A moins d’effectuer une étude précise des bottins en ligne ou non et des archives du ministère de l’intérieur, on ne saura jamais combien Israël compte de « Rickie Cohen ». Dans tous les cas notre quotidien populaire en a repéré quatre qui ont accepté de réagir. Commençons par la plus positive (à l’égard de Yaïr Lapid). Comme la Rickie du ministre, elle habite Hadera – une ville de 83.000 habitants, à mi-chemin entre Tel-Aviv et Haïfa, la métropole portuaire du nord du pays- . Mais c’est la seule similitude. Rivka (diminutif Rickie) est mère d’une fille et grand-mère de trois petits-enfants. Elle est retraitée du ministère de la santé. « J’ai voté pour Lapid car je pensais qu’il apporterait un vrai changement. Et d’ailleurs, je continue de croire qu’il le veut vraiment. Mais pour moi qui vis seule, je suis très, très loin de gagner 20.000 Sh. (4.242 euros) par mois… » Tout en dénonçant les énormes différences salariales, elle conseille à celui pour qui elle a voté, le président de Yesh Atid, de faire un grand ménage et d’abord autour de lui. « Les députés et les ministres n’ont pas à gagner 40 ou 50.000 sh. (entre 8.485 et 10.600 euros) par mois… » Mais elle se veut conciliante et conclut donc sur son espoir « de voir les choses changer ».
La plus déchainée de nos « Rickie Cohen » a 67 ans et habite une des banlieues de Haïfa, Kyriat Motzkin. Commerçante à la retraite, elle est veuve et mère de 2 enfants. Pour elle, pas question de prendre des gants : Yaïr Lapid ce n’est qu’un « grand bla-bla ! Des mots sans rien derrière. » Son statut FB ? « Un gros mensonge ! ». « Qui gagne 20.000 shekels par mois ? Il y a des couples qui n’arrivent même pas à la moitié tout en travaillant très dur. Tenez, prenez mon aide ménagère et son mari. A eux deux, ils gagnent 7000 shekels (environ 1484 euros) . Où elle est la justice là – dedans ? Et en plus il veut couper dans les allocations familiales. La pauvreté touche surtout les familles nombreuses. Alors qu’est-ce qu’il veut ? Les tuer à petit feu ? » Finalement, Rickie Cohen de Kyriat Motskin lance trois conseils à Lapid : « moins parler, penser un peu plus aux pauvres et oublier la classe moyenne. »
Dans cette même veine, mais en moins révoltée, Rickie Cohen, de Tirat HaCarmel (une petite ville de 20.000 habitants, sur les pentes du Mont Carmel près de Haïfa), 45 ans et mère de trois enfants, voudrait bien gagner 20.000 shekels. Mais pour l’heure, avec ces 23 shekels de l’heure (4,87 euros) dans son boulot d’aide aux personnes âgées, alors que son mari est chauffeur de poids lourds, c’est de l’ordre du « rêve humide ». Pour elle, au quotidien, la réalité c’est une liste de courses sans produits de marque et à la recherche des promotions en tout genre. « Pour ne pas sombrer ! »

Reste que Yaïr Lapid persiste et signe. A ses yeux, toutes ces critiques sont injustifiées. Et de redire qu’un couple qui a un revenu mensuel de 20.000 shekels brut, autrement dit 14.000 net (2970 euros), avec trois enfants et un prêt hypothécaire, sans oublier l’ensemble des autres payements incontournables, c’est exactement la classe moyenne.
Dans son entourage, les explications s’appuient sur une analyse entre psychologie et communication. Le nouveau ministre aurait voulu changer la nature du débat. Sortir du seul pronostic en cours, autrement dit l’austérité et les inévitables réductions budgétaires. Quitter le sectoriel pour revenir aux gens qui travaillent, payent des impôts, et donner une image simple, compréhensible par tous. Bref un « choc de l’humain » pour contrer l’aridité des contraintes budgétaires ! Succès sur toute la ligne du moins pour le ministre : « Il y a 48h, a-t-il dit, on me demandait ce que je comptais faire concernant l’éventuelle taxation de fruits et légumes. Aujourd’hui tout le monde ne parle plus que des revenus de Rickie Cohen ! »

Alors, une opération de communication pour gagner du temps ? Pour arrêter les spéculations autour du projet de budget à l’heure de l’austérité ? Ou bien erreur de débutant ? En attendant, Rickie Cohen ou pas, le casse-tête du ministre des finances ce sont toujours les classes moyennes avec la nécessité d’une rigueur budgétaire compte tenu d’un déficit public de 42 milliards de shekels (8,9 milliards d’Euro), soit 4,5% du PIB israélien ?

MAIN CACHERE SUR LA VILLE

 

 

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Le « Restobar » n’est plus ! C’est arrivé comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Du jour au lendemain.  Sur la porte, aucune explication. Sinon une simple affiche blanche, avec en lettres noires : « Fermé ». Comme une annonce mortuaire. Et pour les habitués de ce café brasserie  situé en haut de la rue Gaza, à Jérusalem, presqu’en face de la résidence du Premier ministre, c’est bien de deuil qu’il s’agit. Fini le drink en fin de soirée, la salade de milieu de journée et surtout, car c’était un des rares à être ouvert le shabbat, le café croissant du samedi matin suivi ou non du brunch qui vous calait jusqu’au soir, lorsque la ville reprenait son rythme des jours ouvrables. Plus question non plus  pour le parlement des fumeurs de tenir séance ou pour les ministres, députés, universitaires du quartier ou non, étudiants avec ordi en bandoulière, de se côtoyer  sans respect excessif ni familiarité désobligeante. Car c’était cela le Restobar. Le lieu de toutes les rencontres où même les plus rigides finissaient par se dégeler, tant l’air y était convivial. Durant les longs mois de leur Sit-in, non loin de la demeure du Premier ministre, les parents de Guilad Shalit y avaient porte ouverte. Une seconde maison jusqu’à la libération de leur fils.

Pourtant, il y avait un bémol. Du moins aux yeux des tenants du judaïsme orthodoxe : l’endroit, on l’aura compris, n’était pas cachère. Et c’est ce qui  finalement l’a perdu. Comme le dit Shahar Levy (aucun lien de parenté avec Laurent Levy, le nouveau propriétaire des murs) qui, avec sa femme Abigaïl, le dirigeait sept jours sur sept : « Nous avons survécu à des périodes très difficiles, comme celle des attentats en plein cœur de la ville, mais l’ennemi est venu de l’intérieur. C’est la coercition religieuse qui nous a brisé » Et d’ajouter : «  que je sache aucun  propriétaire laïque n’obligera un juif pratiquant à ouvrir. Mais dans le sens contraire, c’est visiblement  tout à fait naturel ! ».

Explications : le bâtiment où se trouvait le «  Restobar » appartient depuis quelques années à Laurent Levy, un   homme d’affaire originaire de France. Avant d’émigrer en Israël, il y a huit ans, cet opticien de formation, a fait une fortune considérable en développant « Optical Center », une entreprise d’optique et d’appareil auditifs qui compte aujourd’hui sur le territoire français  plus de 350 magasins (96 succursales et 254 franchises) et plus de 2000 collaborateurs. Bref une réussite à tout point de vue y compris sur le plan financier. 376 millions d’Euros de chiffre d’affaire en 2012, avec une progression de 14% par rapport à l’année précédente.  Cette même année, pour fêter les 20 ans d’existence de son entreprise, Laurent Levy a publié un livre « Les 7 clés pour réussir » où il en dit plus sur le pourquoi et le comment de sa devise qui est aussi celle de son enseigne : « Révélons notre acuité humaine ». En Israël, au-delà de ses activités philanthropiques – Il a crée une fondation qui distribue paires de lunettes et appareils auditifs à deux secteurs des populations défavorisées- les  enfants jusqu’à 20 ans et les personnes âgées, à partir de 60 ans- il est aussi promoteur immobilier. Très religieux, il s’est mis en tête de faire respecter, au maximum, la cacherout (les lois alimentaires juives) et le shabbat à Jérusalem ouest. C’est ainsi qu’il rachète des immeubles où se trouvent des cafés, restaurants ou bars devenus au fil des ans  les lieux de rendez-vous le vendredi soir et jours de fêtes, de la jeunesse laïque. Du moins celle que compte encore la ville sainte. Lorsque le bail du restaurateur ou cafetier vient à expiration, il pose, pour le renouveler,  ses conditions : que l’endroit devienne cachère et  ferme donc  ses portes le shabbat.  Certains propriétaires de bars ont accepté. Shahar Levy, lui,  a refusé.  Parce qu’il estimait que cela porterait un  coup fatal à son commerce. Mais aussi et peut-être surtout pour préserver  ce qui reste de pluralisme à la Jérusalem juive.

Interviewé par la presse locale, et au-delà de la tristesse de voir 15 ans de sa vie passés à la trappe du divin, il raconte comment jusqu’au bout, il aura tenté de convaincre son propriétaire de le laisser continuer, selon la formule qu’il avait choisi : « Nous lui avons demandé de regarder nos filles dans les yeux, de penser aux 50 familles qui se retrouvent sur le carreau. Mais cela ne l’intéressait pas. Il nous a simplement dit que nous serions béni du moment que nous fermerions le Shabbat. Vous savez, j’étais en face de lui, pratiquement les larmes aux yeux. Je l’ai supplié d’aller consulter son rabbin pour qu’il donne son avis, notamment à propos des familles des employés qui allaient se retrouver en difficulté. Il n’a rien voulu entendre ! ».

Face à la tempête dans les médias et sur les réseaux sociaux provoquée par la fermeture du « Restobar », Laurent Levy garde le silence. Il faut dire que selon le « Yediot Yerushalaïm », il donne très peu d’interview. Une exception pourtant : il y a trois ans,  dans le sillage de la polémique qu’il avait créée en annonçant son projet de construire un quartier ultra-orthodoxe en plein Jérusalem Est, arabe, il avait déclaré à ce même hebdomadaire: « Je fais des affaires et de l’idéologie. Les juifs doivent habiter à Jérusalem Est. Il se peut donc que j’achète dans cette partie de la ville un immeuble ou un terrain sans aucune valeur économique mais tout simplement par conviction. Pour que les juifs aient toute latitude de s’installer à l’Est. »

Reste qu’aujourd’hui pas mal de restaurateurs ou de propriétaires de bars ouverts le Shabbat et les jours de fêtes ne sont pas rassurés. Ils attendent le moment où le couperet va tomber. Plus ou moins tôt ! Plus ou moins tard !

Vent mauvais

Un employé de la voirie de Jaffa, près de Tel-Aviv, grièvement blessé par des jeunes juifs venus de Tibériade pour célébrer  la fête de Pourim. Le serveur arabe d’un restaurant de Tel-Aviv roué de coups, là encore par des jeunes gens, pour avoir retiré trop tôt une  coupelle de mayonnaise. Une jeune palestinienne agressée par des femmes juives religieuses à l’une des stations du tram de Jérusalem. Une enseignante arabe accompagnée d’une collègue juive violemment agressée par des élèves d’une école talmudique alors que toutes deux s’étaient garées, dans le quartier religieux  de Kyriat Moshe, à Jérusalem. Elles étaient là pour une visite de condoléances. Trois des assaillants ont été interpellés. Last but not least, mentionnons également     le rejet violent par les fans du Betar, le club de foot de Jérusalem, de deux joueurs musulmans  que le président du club, le « célèbre » Gaïdamak , a fait venir de Tchétchénie.

Depuis quelques semaines, le pays connaît une recrudescence des actes racistes anti arabes ou anti musulmans. Avec un point commun : ils sont tous commis par des jeunes, qui, même quand ils sont arrêtés et interrogés, ne semblent pas comprendre la gravité de leurs gestes.

C’est ainsi qu’après avoir présenté ses excuses aux deux enseignantes agressées ,le directeur de la Yeshiva, le Rabbin Weiss, n’a pas réussi à convaincre l’ensemble des élèves du caractère inadmissible de ce qui s’était passé. Pour la plupart des camarades des trois jeunes  arrêtés,  il n’y a pas de quoi  «  faire tant de  raffut autour d’une histoire qui ne concerne que trois cas difficiles qui à ce moment là s’ennuyaient et ont trouvé un exutoire ». D’autres ajoutent : « Avec tout le respect dû à ces enseignantes, elles n’ont jamais été en danger de mort…  Seulement quelques insultes et des lancés d’oranges… »  Bref pas de quoi s’émouvoir ! Sauf qu’il s’agit  visiblement d’une version très minimaliste de ce qui s’est réellement passée. La principale agressée, Souad Abou Zmira, une israélienne arabe de 25 ans qui enseigne dans une école juive du centre du pays,  en tremble encore : «  je suis sortie de la voiture, alors que mon amie  s’attardait à l’intérieur pour remettre de l’ordre. Immédiatement des jeunes m’ont crachée dessus, insultée. Ils m’ont traitée de « chienne » ! Je l’ai alors appelée pour qu’elle vienne à mon aide. Ce qu’elle a fait. Pourtant très vite, elle a compris qu’il valait mieux remonter en voiture et quitter les lieux le plus rapidement possible.… «  Nous avons donc couru vers la voiture. Mais, entre temps, des jeunes avaient crevé les  pneus, puis brisé le pare brise arrière. En fait, nous n’avons dû notre salut qu’à un group de profs, des religieux, qui nous ont emmenées en lieu sûr… » Dans tous les cas,  Souad Abou Zmira, (déjà il y a quatre ans, dans un autocar, elle   avait été la cible de bordées d’insultes de la part d’un passager, seulement  parce qu’elle était arabe, et  sans que personne n’intervienne) est certaine d’une chose : plus jamais elle ne remettra les pieds dans un quartier religieux de Jérusalem.  Et puis,  elle n’ose pas penser à ce qui serait advenu si elle s’était rendue seule à cette visite de condoléances à Kyriat Moshe. Sa collègue juive est toute aussi bouleversée.  Persuadée que les agresseurs venaient tous de l’école talmudique et qu’ils étaient beaucoup plus que les trois élèves interpellés par la police, elle affirme n’avoir jamais  eu aussi peur. Pour elle pas question de pardonner, du moins pour l’instant. Elle n’est d’ailleurs pas convaincue de la sincérité des excuses présentées par le Rabbin Weiss, notamment dans les médias : «  Moi on m’a appris qu’on ne peut pas à la fois demander pardon et faire preuve de compréhension … » Une allusion au fait qu’interrogé par les médias, le directeur de la yeshiva a certes  reconnu  l’orientation de plus en plus marquée à l’extrême droite de ses élèves, mais a affirmé en comprendre les raisons.  Il en cite au moins trois : « le traumatisme de l’évacuation des colonies de Gaza ; les déclarations de paix de la gauche qui se sont fracassées sur les attentats terroristes ( parmi eux celui perpétré contre Merkaz Ha Rav, son école talmudique, il y a cinq ans, avec comme bilan : 8 tués parmi es élèves) et les tirs de missiles sur les localités du sud du pays; et puis il y les médias plus enclins, selon lui,  à rapporter les agressions anti-arabes que celles dont les juifs sont la cible.  En tous cas à la question d’un journaliste « Donc vous comprenez les actes racistes ? », le Rabbin Weiss répond : « Je comprends d’où ils viennent, mais à mes élèves je dis que ce n’est pas la façon d’affronter la situation !  Le seul moyen, c’est l’amour. Nous devons être un royaume de prêtres  où le Goy (le non- juif)  est sacré. Il nous faut d’ailleurs être un exemple pour les Goyim et non pas nous conduire comme eux ! ».

Reste qu’à Jérusalem, des adolescents sont loin de partager ce point de vue.  A  la lecture d’un  long reportage publié récemment par le quotidien Haaretz, on a surtout l’impression que la jeunesse juive de la ville sainte, est marquée au sceau de la détestation de la population arabe. Une haine incompressible, qui n’appartient pas seulement à tel ou tel environnement socio-économique.  « Je suis un raciste fier » proclame cet élève de terminal d’un lycée  de Pisgat Zeev, un quartier de colonisation au nord de Jérusalem.  Un autre fréquentant un établissement tout ce qu’il y a de plus normatif ne fait pas dans le détail : «  je ne veux voir d’arabe nulle part. Pas dans la rue, pas dans les centres commerciaux, pas dans le tramway, pas dans mon lycée… Même  chez les Arabes qui disent vouloir vivre en paix avec nous, il y a quelque part en eux quelque chose qui fait qu’ils vont te planter un couteau dans le dos. Au plus profond d’eux-mêmes, dans leurs racines, ils sont contre les juifs ! » Paroles d’une minorité ? Selon un récent sondage,  la moitié des jeunes juifs interrogés affirme qu’il ne faut pas octroyer à la population arabe d’Israël les mêmes droits civiques qu’à la population juive ; 56% qu’il ne faut pas permettre l’élection à la Knesset, le parlement, de députés arabes. Une autre enquête d’opinion effectuée là encore  au sein de la jeunesse juive israélienne souligne que 46% ne croient pas à la coexistence judéo-arabe.

On pourrait aussi évoquer ces profs d’éducation civique qui ont de plus en plus de mal à faire cours. Surtout quand ils abordent des sujets comme les droits de l’homme ou la liberté d’expression. « Ce sont des thèmes considérés comme appartenant aux gauchistes, – explique l’un d’eux – et très vite, le débat tourne à la bataille politique ou plutôt  aux invectives entre élèves et également envers moi.  « Comment osez-vous fournir des excuses à nos ennemis ?   me lancent-ils ! »  Résultat : cette année, ce prof l’avoue lui-même,  il a consacré dans ces cours beaucoup moins de temps  à ces questions : «  Je n’ai plus la force de monter au créneau, de me confronter à de tels champs de mines. »

 

Tout cela se retrouve sur le terrain. C’est ainsi que selon la police, l’année passée a vu le nombre d’attaques à caractère nationaliste doublé à Jérusalem. De 28 à 56. D’où la création d’une unité spéciale chargée précisément de lutter contre ce type de criminalité : les tags insultants sur les églises et les mosquées, les incendies de lieux  fréquentés par des Arabes, les pneus crevés, les crachats sur les prêtres chrétiens, les jets de pierre et les coups. En 2012, 50 suspects ont été arrêtés. 30 plaintes ont été enregistrées. Mais certaines organisations estiment que la plupart des enquêtes n’aboutissent à aucune condamnation ou bien à des  peines très légères.

 

Avocat spécialisé en droit juif, Le Rabbin Dov Halbertal appartient à la communauté ultra-orthodoxe. Il est par ailleurs un ancien chef de cabinet du Grand Rabbin ashkénaze d’Israël. Aujourd’hui,  il a décidé de ne plus se taire face à la montée du racisme anti arabe chez les jeunes juifs. Notamment après l’attaque des deux enseignantes à Jérusalem, dans le quartier de Kyriat Moshe. Dans une interview au magazine de fin de semaine de Yediot Aharonot « Yediot Yeroushalaïm », il met en cause l’éducation des jeunes dans le courant « Sioniste religieux » et notamment ce qu’il appelle « l’éducation  colonisatrice ».  Verbatim : « Il est déjà clair que les colonies ont isolé Israël au plan diplomatique. Mais ce qui est encore plus clair, c’est à quel point, elles ont corrompu la jeunesse… les colonies sont la raison pour laquelle une partie de la jeunesse religieuse nationaliste brûle des mosquées, attaque des profs et s’en prend à des passagers du tramway. … » Evoquant la détérioration du statut des rabbins chez ces mêmes jeunes, il affirme : « Ils considèrent l’obligation de peupler « Eretz Israël » comme le commandement premier, celui que rien ne peut surpasser même pas  l’obéissance aux rabbins »  Face à une situation qui, à ses yeux, ne peut qu’aller en empirant, le Rabbin Halbertal en appelle aux dirigeants du sionisme religieux en leur demandant d’être sincère en disant haut et fort : « Nous nous sommes trompés lorsque nous avons sacralisé les implantations ». Sera-t-il entendu ? Pour l’instant rien ne l’indique.

 

Bus pour palestiniens

« Afikim », la compagnie de transport, responsable de la mise en service des bus destinés uniquement aux Palestiniens entre les checkpoints de Cisjordanie et le grand Tel-Aviv, est-elle  entrain de rendre légitime la ségrégation, dans les transports publics, entre Israéliens juifs  et Palestiniens ? En quelques jours,  cette question s’est invitée, en Israël, au cœur de l’actualité, les officiels et les associations de défense des droits de l’homme se renvoyant la balle. Les premiers affirment que le nouveau dispositif vise « à soulager la détresse des travailleurs palestiniens face aux compagnies de transports pirates qui leurs soutirent des prix exorbitants ». Les seconds parlent de décision purement raciste qui ne se justifie ni au plan sécuritaire ni dans la lutte pour désengorger les routes du pays. Pour étayer ces accusations, ils s’appuient sur une révélation datant de novembre dernier du quotidien indépendant Haaretz. Le journal avait annoncé qu’au  ministère des transports on examinait un plan visant à empêcher les Palestiniens munis d’un permis de travail en Israël d’emprunter les mêmes bus que les juifs. Le tout sous la pression du maire d’Ariel, feu Ron Nahman (il est décédé il y a peu des suites d’un cancer) et du président du conseil de la colonie Karnei Shomron. Tous deux affirmaient avoir reçu des plaintes de colons israéliens selon lesquelles les Palestiniens qui voyageaient sur les mêmes lignes de bus qu’eux représentaient un risque sécuritaire.

Du point de vue légal, les bus, en Israël, ont l’obligation de  transporter tout le monde,  sans distinction de race, sexe, religion, nationalité.  Par conséquent, tout palestinien détenteur d’un permis d’entrée en Israël a le droit de voyager dans les véhicules des compagnies israéliennes  de transport public. Mais sur le terrain,   la réalité est parfois  tout autre. A preuve, le témoignage  d’une militante de Mahsom Watch, une ONG de femmes israéliennes qui se postent aux barrages pour contrôler le comportement des soldats vis-à-vis des palestiniens. « Récemment, raconte Ofra, le bus 286 effectuant le trajet Tel-Aviv- Samarie, est arrivé à un checkpoint, avec à son bord pas mal de passagers palestiniens. Un officier de police  a alors  demandé au chauffeur de s’arrêter. Des soldats sont montés à bord et ont ordonné aux Palestiniens de descendre, alors que leur carte d’identité était ramassée. Ensuite, on leur a dit de se rendre à pied jusqu’au barrage de Azzun Atma situé à 2,5 kms de là. Ils se sont tous exécutés. Seuls quelques uns ont osé demander des explications. Ici où là, ils ont reçu ces deux réponses : « vous n’êtes pas autorisé à circuler sur  l’autoroute n°5 » ou bien « vous n’avez pas le droit d’emprunter les transports publics israéliens. Vous devez voyager dans des vans spéciaux… »  Face à cela, les « Désobéissantes », une association de femmes israéliennes qui, en infraction à la loi, emmènent régulièrement des palestiniennes et leurs enfants  en Israël, a organisé des vigies  qui prennent place dans les bus « mixtes » pour contrôler ce qui s’y passe et éventuellement s’opposer à l’expulsion de passagers palestiniens.

Reste les choses vues depuis l’entrée en service de ce dispositif « séparé ». Des centaines de travailleurs palestiniens  venus dès 4 heures du matin au barrage d’Eyal pour avoir une place dans ces nouveaux bus. Il y en a même que cela ne dérange pas. Ils ont fait leur calcul : une place dans le car va leur coûter 8.80 shekels le voyage au lieu des 15sh demandés par les conducteurs de camionnettes pirates. Soit une économie quotidienne de 12sh ; sur une paye à la journée de 200sh, ce n’est pas négligeable. Mais à l’arrivée- au compte goutte- des autocars, les choses se gâtent. Au pied de chaque véhicule, c’est une incroyable cohue. Et à 6H30, pas mal de travailleurs sont  toujours là à se demander comment et s’ils vont pouvoir rejoindre leur lieu de travail. Dans la nuit qui suivra, deux bus d’Afikim, stationnés dans un village arabe israélien du nord du pays, seront la proie des flammes. La police n’exclut pas des incendies criminels pour protester contre les lignes de bus destinées seulement aux  Palestiniens . Une nouvelle piqure de rappel pour les Israéliens qui dans leur grande majorité ne veulent pas voir  une  réalité vieille de 46 ans : celle de l’occupation et de son avatar politique, la colonisation.